Mentha pulegium riche en cétones

Neurotoxicité des huiles essentielles. Etude de cas: les cétones

L’usage des huiles essentielles contenant des cétones est délicat : elles sont présentées comme potentiellement neurotoxiques et abortives.

L’absinthe, symbole de l’alcoolisme, à base de grande Absinthe (Artemisia absinthium) et petite Absinthe (Artemisia pontica) ainsi que d’Hysope (Hyssopus officinalis à pinocamphone) fut une boisson très prisée entre 1880 et 1914 avant son interdiction. Sa consommation régulière provoquait une altération des facultés mentales qui a été rattachée à la présence de cétones : la thujone et la fenchone (provenant du Fenouil). La folie de Van Gogh ou de Toulouse-Lautrec est peut-être due à la consommation de « la fée verte des boulevards » ou d’absinthes de mauvaise qualité due à la présence de méthanol.

En dehors des cétones, d’autres substances aromatiques ont un impact sur le comportement : les citrals ou le d-limonène par exemple. Les huiles essentielles contenant du 1,8 cinéole comme l’Eucalyptus radié ou le Romarin officinal peuvent provoquer notamment chez l’enfant des signes neurologiques lors d’ingestion de fortes doses en particulier dans un contexte fébrile.

 

Les cétones

La toxicité des cétones est relative et tient à plusieurs facteurs :

  • la nature de la cétone (certaines sont plus toxiques que d’autres : les cétones sesquiterpéniques sont ainsi nettement moins toxiques que les cétones monoterpéniques plus agressives) ;
  • leur concentration dans l’huile essentielle ;
  • les doses employées et la fréquence des prises ;
  • la voie d’administration (la voie per os est la plus toxique, l’application cutanée et diluée dans une huile végétale la moins toxique) ;
  • le seuil de tolérance : certaines personnes ont un seuil épileptogène bas ;
  • l’âge, la grossesse ou l’allaitement.

Le camphre ou bornéone, la cryptone, la carvone, la verbénone sont des substances aromatiques dont l’usage est reconnu mais il faut bien connaître les huiles essentielles qui les contiennent.
Les cétones ont aussi une action hépatobiliaire, comme par exemple la verbénone.
Elles induisent un délitement, une dispersion au cours d’une olfaction prolongée ou une accentuation de la mémoire (la verbénone encore).

Les dicétones ont des vertus cicatrisantes (Helichrysum italicum).

Les tricétones sont antibactériennes et possèdent un fort tropisme cutané (Manuka).

 

La loi d’inversion des effets

Il est plus juste de dire que les cétones sont neuroactives compte tenu de leur mode d’action et de la loi d’inversion des effets.
Il faut aussi avoir à l’esprit que certaines huiles essentielles après inhalation (olfaction) ou ingestion franchissent la barrière hématoencéphalique et interfèrent directement avec les neurotransmetteurs cérébraux au niveau de leurs récepteurs. Ainsi, l’acétophénone de la Ciste ladanifère (Cistus ladaniferus) potentialise l’action du GABA au niveau de ses récepteurs ionotropes GABA de type A.

Mais les cétones ont surtout une forte affinité pour les lipides notamment au niveau cérébral. Elles s’y accumulent et ont une action lipolytique (lyse des graisses) qui a un impact sur les propriétés électriques des neurones par destruction de la gaine de myéline, avec un tropisme bulbaire et médullaire.

À faibles doses, les cétones sont plutôt stimulantes du système nerveux central et du système nerveux autonome sympathique : il en résulte un effet tonicardiaque, un effet excitant général avec une augmentation de l’activité cérébrale.

L’inversion d’effet se produit à doses plus fortes et se traduit par une action apaisante qui entraine, en augmentant encore les doses, un état de stupéfaction pouvant aboutir à un coma précédé de crises cloniques (tétanisantes) et à un décès dans des délais rapides.
Les signes d’alerte d’une intoxication aigüe sont des vertiges, une sensation de malaise, une désorientation, une obnubilation avec une incoordination motrice. Les nausées accompagnent des accès épileptiformes avec dyspnée (par inhibition de la fonction respiratoire) et l’apparition de troubles psychosensoriels.
L’intoxication chronique se révèle par des hémorragies gastriques e une insuffisance hépatorénale avec stéatose.

 

Recommandations d’usage

Afin de limiter les risques de neurotoxicité potentielle, les recommandations sont les suivantes :

Voies d’administration
La voie cutanée est à privilégier. La toxicité par voie cutanée est dix fois moins élevée que par voie orale. L’huile essentielle doit être diluée dans une huile végétale sans dépasser 6%.
Voies par ordre décroissant de toxicité : per os, anale, vaginale, percutanée et aérienne.

Doses
Concernant les doses par voie orale, les recommandations retenues sont de moins de 75mg/prise 3 fois par jour pour un adulte.
500mg/application jusqu’à 5 fois /jour en transcutanée.

Grossesse, allaitement, enfant
L’usage est strictement interdit aux femmes enceintes ou allaitantes, aux nourrissons aux enfants de moins de 7 ans et aux personnes neurologiquement fragiles.
Les cétones traversent la barrière placentaire et peuvent provoquer des convulsions qui pourraient être préjudiciables à la grossesse.
Les cétones passent dans le lait maternel.
Les enfants sont très sensibles aux huiles essentielles convulsivantes du fait de l’immaturité de leur système nerveux central et de la barrière hématoencéphalique moins performante que celle d’un adulte.

Cas particuliers
Le seuil de tolérance individuelle est très variable vis-à-vis des cétones. Leur usage est limité chez les personnes présentent un seuil épileptogène abaissé.
L’usage est interdit en diffusion atmosphérique ou en bains aromatiques chez les personnes atteintes de tumeurs cérébrales primitives ou secondaires.

Qualité médicale de l’huile essentielle
L’huile essentielle d’Aneth, contenant 30 à 45% de carvone, présente moins de risque qu’une huile essentielle de Romarin officinal à camphre, dans laquelle on ne trouve que 15 à 25% de camphre. Mais encore faut-il être sûr de la qualité de l’huile essentielle et en particulier de sa composition.

 

Principales catégories de cétones et leur toxicité

Les principaux accidents recensés concernent les huiles essentielles suivantes :

  • Hysope officinale (Hyssopus officinalis) : pinocamphone
  • Sauge officinale (Salvia officinalis) : thujone
  • Romarin officinal à camphre (Rosmarinus officinalis) : camphre
  • Menthe pouliot (Mentha pulegium) : pulégone
  • Tanaisie officinale
  • Absinthe (Artemisia absinthium)

Principales cétones par ordre décroissant de toxicité

  • α-thuyone : Thuya occidentalis
  • fenchone : Lavande stoechade (Lavandula stoechas), Fenouil (Fœniculum vulgare var dulce)
  • pinocamphone, isopinocampone : Hysope officinale (Hyssopus officinalis)
  • pulégone : Menthe pouliot (Mentha pulegium)
  • cryptone (antifongique) : Eucalyptus à cryptone (Eucalyptus polybractea), Gommier rouge (Eucalyptus camaldulensis)
  • camphre (ou bornéone) : Romarin officinal à camphre (Rosmarinus officinalis CT bornéone), Lavande aspic ((Lavandula latifolia)
  • acétone : Sapin argenté (Abies alba)
  • menthone : Menthe poivrée (Mentha x piperita)
  • pipéritone : Menthe des champs (Mentha arvensis), Eucalyptus mentholé (Eucalyptus dives)
  • carvone : Carvi (Carum carvi), Aneth (Anethum graveolens)
  • verbénone (hépatoprotectrice) : romarin officinal à verbénone (Rosmarinus officinalis CT verbénone)
  • atlantone : Cèdre de l’Atlas (Cedrus atlantica)
  • β-diones : Immortelle (Helichrysum italicum)

L’effet abortif
Les huiles essentielles à cétones ne provoquent pas directement des contractions, elles ne sont pas abortives à proprement parler. L’avortement surviendrait à la suite d’une intoxication de la mère par ces huiles essentielles.

 

 

Degas: l'Absinthe

Degas: l’Absinthe

 

 

Conclusion : le mythe de l’absinthe

L’huile essentielle de grande Absinthe contient de la thuyone qui existe sous la forme de deux isomères naturels : l’α et la β-thuyone. L’α-thuyone est majoritaire dans l’huile essentielle d’Artemisia absinthium et a une action neurotoxique plus faible que la β-thuyone. Par ailleurs, il n’existe pas de récepteur pour la β-thuyone dans le cerveau. Elle n’a donc pas d’effet notable sur l’organisme. Reste l’α-thuyone, mais elle est moins neurotoxique (le risque toxicologique apparait à des doses fortes).
Les taux en α-thuyone des absinthes actuelles (dont la consommation a été ré-autorisée depuis 2011) restent très en deçà des doses toxiques (sans pouvoir extrapoler aux absinthes de la Belle Époque). L’infime quantité de thuyone présente dans l’absinthe n’a donc aucun effet sur le corps humain. Les effets dommageables semblent liés plus à l’alcool qu’à la thuyone.

Aujourd’hui, la Sauge officinale est interdite à la vente par le législateur comme l’Hysope (dont certaines espèces sont sans cétones), le Chénopode vermifuge, la Rue, les Armoises (réglementation de 2007).

 

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