Hépatotoxicité des huiles essentielles. Une étude de cas: les phénols

Les huiles essentielles à phénols sont des anti-infectieux majeurs. Nous les retrouvons chez les Lamiaceæ (carvacrol des Origans, thymol et carvacrol des Thyms), les Apiaceæ (Ajowan à thymol) ou les Myrtaceæ (genre Pimenta à thymol comme la Bay de Saint-Thomas ou le Giroflier).
Ces huiles majeures sont réputées dermocaustiques et hépatotoxiques.

On lit couramment que l’hépatotoxicité d’une huile essentielle est rapportée à la présence de certaines molécules aromatiques, notamment les phénols.
Mais les choses ne sont pas aussi simples : l’huile essentielle, prise dans son intégralité, peut diminuer la toxicité d’une molécule contenue dans l’ensemble. C’est le cas, par exemple, pour l’huile essentielle de Thym à thymol. Étudié séparément, le thymol s’avère toxique pour la cellule hépatique (hépatocyte) alors que l’huile essentielle dans son intégralité à faible dose présente des propriétés hépatoprotectrices ! (EMEA European Medicines Agency, H. (2013). Assessment report on Thymus vulgaris L., vulgaris zygis L., herba)

La compilation de données expérimentales sur une molécule ne permet donc pas de conclure sur l’éventuelle toxicité d’une huile essentielle. Nous verrons plus loin qu’il est plus juste de parler de toxicité potentielle vis-à-vis du foie en ce qui concerne les phénols, comme il est plus juste de dire que les cétones ne sont pas neurotoxiques mais neuroactives.

 

Petit précis de toxicologie et comment évalue-t-on la toxicité des huiles essentielles

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Il faut tout d’abord distinguer la toxicité aigüe (résultant de l’exposition à une seule dose ou de plusieurs doses réparties dans un intervalle de temps de 24 h) d’une toxicité chronique (qui fait suite à la répétition de l’exposition d’un organisme vivant à une molécule voire à l’accumulation des doses de celle-ci).

La toxicité aigüe est évaluée par la DL50 pour dose létale 50 c’est-à-dire le dosage d’une molécule qui provoque la mort d’au moins 50% des animaux testés (le plus souvent le rat). Des substances dont la DL50, chez le rat, est inférieure à 50mg/kg sont considérées comme étant extrêmement à hautement toxiques. Aucune huile essentielle n’appartient à cet intervalle.

  • L’huile essentielle de Chénopode vermifuge a une DL50 de 255mg/kg, elle est modérément toxique. (La toxicité chez l’homme a été évaluée en médecine légale entre 10 et 40mg/kg pour le Chénopode vermifuge.)
  • L’huile essentielle de Thuya a une DL50 de 830mg/kg, elle est légèrement toxique (Tisserand et Young, 2013).

La toxicité chronique est évaluée par l’indice NOAEL (pour No observed adverse effect level). Il s’agit donc de la dose ou de la concentration au-dessous de laquelle aucun effet indésirable ne se produit, où aucun effet nocif n’est observable. La pulégone de l’huile essentielle de Menthe pouliot a une NOAEL de 20mg/kg. Au-dessous de ce seuil, le risque d’observer un effet nocif est donc nul.
L’évaluation du niveau de toxicité aigüe des huiles essentielles, par voie orale ou cutanée pour la population générale, montre que celui-ci est insignifiant pour la plupart des huiles essentielles lorsqu’elles sont diluées dans une huile végétale.
Quant aux molécules aromatiques potentiellement très toxiques, elles font l’objet depuis 2007 de restriction voire d’interdiction.

 

Liste des huiles essentielles dont la vente au public est réservée aux pharmaciens :
  • Grande absinthe (Artemisia absinthium)
  • Petite absinthe (Artemisia pontica)
  • Armoise commune (Artemisia vulgaris)
  • Armoise blanche (Artemisia herba alba Asso)
  • Armoise arborescente (Artemisia arborescens)
  • Thuya du Canada ou cèdre blanc (Thuya occidentalis) et cèdre de Corée (Thuya Koraenensis Nakai) dit “cèdre feuille”
  • Hysope (Hyssopus officinalis)
  • Sauge officinale (Salvia officinalis)
  • Tanaisie (Tanacetum vulgare)
  • Thuya (Thuya plicata Donn ex D. Don.)
  • Sassafras (Sassafras albidum [Nutt.] Nees)
  • Sabine (Juniperus sabina)
  • Rue (Ruta graveolens)
  • Chénopode vermifuge (Chenopodium ambrosioides et Chenopodium anthelminticum L.)
  • Moutarde jonciforme (Brassica juncea [L.] Czernj. et Cosson)

 

Certaines molécules actives peuvent s’avérer toxiques en cas d’utilisation à dose trop élevée ou d’usage non conforme aux recommandations.
La connaissance de la toxicité potentielle de chaque famille biochimique permet d’adapter une posologie adéquate et une voie d’administration appropriée.

 

Toxicité potentielle ou hépatotoxicité supposée des huiles essentielles à phénols

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L’hépatotoxicité est une toxicité supposée ! Les phénols seraient davantage hépatoprotecteurs à faibles doses, l’hépatotoxicité n’étant pas observée à dose thérapeutique ou supra thérapeutique chez l’animal ou l’individu sain. Cependant on peut fortement penser que chez un individu hépatosensible, ces molécules pourraient faire preuve d’une certaine hépatotoxicité.

Les phénols sont directement toxiques pour le foie, mais à forte dose : c’est le cas de l’eugénol, du thymol ou du carvacrol. L’antidote utilisé en cas d’intoxication est la N-acétylcystéine. Il est à noter que l’eugénol (clous de girofle, feuilles de cannelle) est moins toxique que le thymol (thym vulgaire, ajowan), lui-même 18 fois moins toxique que le carvacrol (origans, sarriette).

Une autre substance aromatique, la pulégone, qui n’est pas un phénol mais une cétone, retrouvée dans l’huile essentielle de Mentha aquatica, s’avère toxique non pas directement mais par l’intermédiaire de l’un de ces métabolites : le menthofurane.
Les coumarines, notamment les pyrocoumarines, présentent également une hépatotoxicité à dose élevée. L’ingestion régulière d’Acorus calamus à β-asarone induit une hépatite dans un délai de 4 à 5 mois.

 

Le mécanisme d’action a pu être élucidé dans certains cas.
– Absorbées en quantité, la pulégone, le cinnamaldéhyde, l’anéthol, la coumarine peuvent induire une déplétion en glutathion, impliqué dans la détoxification hépatique (Cf. l’article Les principaux rôles du foie sur le blog).
– Le menthol provoque un ictère chez des enfants ayant une déficience en G6PD (Glucose 6-Phosphate Déshydrogénase). La G6PD est impliquée dans le métabolisme du menthol.

Que retenir en pratique courante
Les phénols sont hépatotoxiques à doses élevées et répétées. La toxicité apparait avec des doses massives ou au cours de traitement prolongé de 3 à 12 mois (c’est le cas dans la prise en charge de la maladie de Lyme). Il importe de prévoir des fenêtres thérapeutiques.

 

Précautions d’usage

Les préconisations pour l’usage des huiles essentielles phénolées en milieu hospitalier ont été établies de la façon suivante :

  • Utiliser concomitamment une huile essentielle hépatoprotectrice (telles que l’huile essentielle de Romarin à verbénone ou de Menthe poivrée, l’essence de Citron jaune…) lors d’une administration par la voie orale.
  • Par voie orale, la prescription médicale est obligatoire en veillant à ne pas dépasser 6 gouttes d’huile essentielle par jour (pure ou en mélange).
  • La voie cutanée est à éviter, ou diluer très largement dans de l’huile végétale (max 3% d’une huile essentielle phénolée). La dilution diminue significativement la toxicité potentielle des molécules considérées.
  • Voie rectale et vaginale : sur prescription médicale stricte. À éviter, ou diluer très largement dans de l’huile végétale (max 1% d’HE phénolée). Par ex : huile essentielle de Girofle à eugénol (Syzygium aromaticum).
  • Contre indiquées aux femmes enceintes ou allaitantes, aux nourrissons, aux enfants de moins de 7 ans.
  • Interdites en diffusion atmosphérique et dans les bains aromatiques.

L’art de la posologie

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L’adaptation de la posologie est délicate compte tenu de la toxicité potentielle des huiles essentielles phénolées. Pour autant les huiles essentielles doivent être utilisées à une certaine dose pour être efficace. Limiter leur usage à moins de 6 gouttes par jour peut s’avérer désastreux dans certains cas. Nous prendrons deux exemples : le traitement par aromathérapie de la maladie de Lyme et la prévention du paludisme.
Les posologies sont données, à titre indicatif, en gélules. Chaque gélule contient 50 mg d’huiles essentielles phénolées soit 2 gouttes d’huile essentielle.

Les gélules sont, si possibles, sans OGM ni nanoparticules, en fibre végétale et transparentes (il en existe en pullulane).

 

Maladie de Lyme

Forme aigüe

6 à 8 gélules par jour (400 mg soit 16 gouttes ou 0,5 ml) avant chaque repas dans un grand verre d’eau. L’huile essentielle de Romarin à verbénone ou l’essence de Citrus sont souhaitables. Sur 12 jours.
Philippe Baudoux  préconise 9 gélules à 75 mg par jour.

Forme chronique

Faire des sessions de 12 à 15 jours avec des arrêts de 10 jours entre chaque cure. Prévoir 6 cures au total, à raison de 6 à 8 gélules par jour. Adjoindre 1 goutte d’huile essentielle de Romarin à verbénone le matin ou avant 16 h (c’est un tonique) puis essence de Citron dans la deuxième partie de la journée.

Soit, pour une gélule :
2 gouttes (50 mg) HE Origan compact (à thymol et carvacrol)
1 goutte (25 mg) HE Thym saturéioïde (à bornéol et carvacrol)
1 goutte (25 mg) HE Romarin à verbénone ou d’essence de Citron

 

Prévention du paludisme

Le traitement est commencé 4 jours avant le départ, poursuivi pendant le séjour dans la zone à risque puis 4 jours après le retour en France. Si le séjour excède 12 jours, il convient de faire des arrêts et de prendre pendant cette interruption de l’Échinacée pourpre en TM et du Cassis 1D, à parts égales à raison de 30 gouttes 3 fois par jour, diluées dans l’eau avant les repas.


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Nos conclusions

  1. Concernant les posologies, il existe dans l’aromathérapie française deux écoles :
    – La première vient de Valnet et concerne les principaux acteurs de la renaissance de l’aromathérapie française. Elle préconise l’usage de doses significatives voire fortes : de 6 à 8 gélules dosées à 50 mg voire 9 gélules dosées à 75 mg en huiles essentielles phénolées par jour dans le traitement la maladie de Lyme.
    – Une approche universitaire qui se démarque avec des dosages plus bas : pas plus de 6 gouttes d’huile essentielle par jour. Ces posologies certes sécuritaires ont été établies pour l’usage hospitalier mais elles s’avèrent au mieux insuffisantes, au pire elles donnent des résultats catastrophiques notamment dans la prévention du paludisme.
  2. Des alternatives aux huiles essentielles phénolées existent : ce sont notamment les huiles essentielles à alcools monoterpéniques (ou monoterpénols) : Thym à thujanol, Palmarosa (géraniol), Tea-tree. Le thujanol est l’intermédiaire entre les phénols et les alcools.
    L’art de la posologie est, en dernier ressort, le reflet du thérapeute : il s’en dégage ou non une cohérence. Le geste de la plante n’est pas toujours bien appréhendé et dénote parfois une trop grande prudence.
  3. Attention à l’imposture des cultures clonales proposées sur le marché, rechercher des huiles essentielles issues de cultures de population ou sauvages.
  4. Toutes ces huiles essentielles sont eubiotiques : elles assainissent la flore microbienne. Le corps est, en effet, habitué à ces plantes utilisées dans l’alimentation au cours des siècles (contrairement aux antibiotiques).

Le Thym saturéioïde est un Thym à carvacrol et à bornéol, parfois mieux supporté.
Pour les personnes sensibles, la voie externe ou les teintures-mères sont recommandées.


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